Sjælland Rundt, le tour de l’île de Seeland à la voile

Sjælland Rundt

Éloge de la lenteur et du low-tech, voguant trois jours autour de l’île de Seeland lors d’une course mythique au Danemark : la Sjælland Rundt.

La préparation de la Sjælland Rundt

D’abord la jambe gauche, puis la droite, mes gestes pour monter à bord de Laura – le voilier suédois en bois de mon amie allemande, sont désormais automatiques. Cela fait maintenant plusieurs années que nous nous baladons entre le Danemark et la Suède, et je connais la belle de quille en tête de mât, pour l’avoir poncée, vernie, et bichonnée plusieurs hivers à Dragør. La Sjælland Rundt, nous en parlions depuis un an, et dès le printemps nous avons mis en place des entraînements pour rôder nos binômes en quart de nuit. Pas évident de coordonner les agendas de quatre adultes aux vies très actives, mais nous avons pu faire quelques navigations de nuit sur quelques week-ends et bien préparé nos manœuvres de changements de voiles sur des sorties après le boulot. Tout ça pour être fin prêt pour le 27 juin.

Le départ à Helsingør

Mon gros sac étanche d’un côté, thermos de café de l’autre, je traverse le port de plaisance d’Helsingør, à la recherche de Laura. Helsingør, c’est cette ville presque légendaire que l’on nomme aussi Elseneur, théâtre des malheurs d’Hamlet. L’excitation est palpable dans nos gestes et dans le dernier briefing de notre capitaine. Nous rejoignons la danse en ballet de voiles de toutes tailles s’entrecroisant à l’approche de la ligne de départ, gardée par le majestueux château de Kronborg. C’est l’occasion de voir toute la flotte de la Sjælland Rundt réunie, notamment les impressionnants bolides des mers qui s’échapperont très vite hors de portée. Notre belle Laura est bien lourde, et pour nous l’objectif est de boucler le tour, dans la bonne humeur.

À la faveur de la nuit

Si le franchissement de la ligne de départ de la Sjælland Rundt et ses conditions sportives ont mobilisé toutes les femmes et les hommes (en minorité sur cet équipage) sur le pont, le rythme des quarts s’installe au passage du goulet du fjord de Roskilde. À nous le coucher de soleil et cette nuit aux tons pastels, qui à l’approche du solstice d’été, nous garde comme une veilleuse en ligne d’horizon. La navigation de nuit se prête à la contemplation, et la comparaison constante entre la carte et les multiples points lumineux à bien comprendre et suivre. Les sens en éveils, et entièrement dédiés l’observation, c’est le moment rêvé pour apercevoir des phénomènes étranges, tel ce lever de lune, qui gonflée comme une montgolfière fantôme, s’est élancée du fond de la mer, étincelante et oblongue.

La nuit commence où elle se termine

Les lueurs roses se fondant dans un bleu de plus en plus pâle marquent le signal d’aller se coucher. Nos derniers efforts se portent sur la préparation du café pour nos camarades aux yeux gonflés, auxquels il faut expliquer notre position et notre route avec un bref récapitulatif de la nuit attirés d’un phare à l’autre, en évitant les autres concurrents divaguant sous pilote automatique. Puis vient le moment de grappiller quelques heures de précieux repos, ballottés sur une couchette humide, réveillés par les grésillements de la radio VHS, et les gouttes d’eau ruisselant du pont.

Au gré du vent

Réveil avec le vent en poupe. Notre gennaker nous propulse pleine balle vers le grand pont reliant Seealnd à la Fionie, Sorbæltsbroen. J’avais peur que mon temps de repos me fasse manquer un des moments que j’attendais avec impatience. Juste le temps de boire mon café et d’attraper la barre, pour me laisser hypnotiser par les perspectives donnant le tournis de notre frêle embarcation passant entre les jambes d’un géant d’acier et de béton. Notre première nuit a été porteuse, et nous avons rattrapé pas mal de bateaux de notre classe vintage. Mais, le vent est capricieux et commence à mollir après le pont. De là, s’engage une lutte stratégique en quête de brise et de courant entre les îles. Le soleil est au zénith, et tape dur sur notre moral inversement positionné. Par contre, notre cuisto s’éclate en cuisine (au lieu que ce soit l’inverse – la pauvre est couverte de bleus) : l’assiette du bateau est finalement stable, et elle nous gâte d’un risotto digne d’un restaurant italien, puis un d’un flan au chocolat noir et aux fraises. Le vent peu bien attendre.

Le coup de panne d’électricité

À mesure que le jour s’évanouit dans le bleu de l’eau, nous approchons de Møn et du fameux passage de Bogø, que notre capitaine redoute tant. Il serpente entre les îles, selon un parcours précis, de balise en balise, afin de ne pas s’enliser. Nous avons touché un peu de vent, mais nous glissons très lentement vers la première balise du chenal…quand notre électronique nous plante. Plus aucune lumière à bord, le système de navigation kaput…la nuit va être longue.

Le roulement de quart est rompu. Nous sommes trois sur le pont : un en proue pour éclairer les réflecteurs des balises avec une torche longue portée, deux en poupe à la barre et navigation à la tablette (dont il faut ménager la batterie). Le quatrième homme tente d’identifier la panne, et la cuisinière dort (car elle devra passer en équipage pour finir la nuit). Navigation à tâtons, en mode furtif, glissant d’une balise à l’autre dans une tension grandissante, et un froid humide et pénétrant, glaçant jusqu’aux os. Je m’affaisse sur la barre, et capitule. Je m’écroule sur la première banquette qui vient, jusqu’à ce que mes camarades me réveillent quand leur tour vient de se sentir dans le même état. Je récupère la barre juste avant qu’un soleil rouge se pointe à l’horizon. Je le garderai comme cap pendant plusieurs heures, jusqu’à atteindre les falaises de craie de Stevns.

La dernière ligne droite

Nous longeons les superbes falaises immaculées de Stevns, où l’on devine les entrées percées par les militaires, les blocs découpés des carrières, ainsi que la fascinante église dont le choeur s’est jeté à la mer. Juste avant d’atteindre Dragør et ainsi prendre notre dernière virage, je redescends pour une dernière sieste. La fin de la route est notre zone de navigation habituelle, donc je n’ai plus ce petit pincement à chaque fois que je vais dormir, quand je pense à tous les beaux paysages qui défilent derrière mes paupières fermés.

Depuis la panne d’électricité, nous calculons notre cap sur la carte marine. C’est donc un deuxième soulagement d’arriver en zone connue pour cette fin de Sjælland Rundt. Par contre, le problème (majeur) reste l’absence de pompe pour les toilettes…nous condamnant tous au seau commun jusqu’à l’arrivée. Pour se jouer de nous, des vents turbulents nous font reculer au moment de passer l’île de Hven. La ligne d’arrivée se mérite et finit par se rapprocher. Quelle émotion de revoir la silhouette élégante du château d’Hamlet !

2 thoughts on “Sjælland Rundt, le tour de l’île de Seeland à la voile

  1. Quelle belle aventure ! Les paysages sont tellement beaux par là, malgré les soucis, j’imagine que tu en gardes un très bon souvenir ! 🙂

    • Et encore…ce sont des photos de téléphone portable! Les soucis font partie du jeu. C’est stressant sur le coup, mais on fait avec et ensuite c’est une expérience de gagnée et à raconter 😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.